Histoire(s) vraie(s) : La maison de Berthe Oudart

Le 2 avril 1944, 86 jeunes hommes et hommes d’âge mûr trouveront la mort, fusillés par  la 12è division SS Hitlerjugend. En 1970, quand se posera la question de nommer la nouvelle Ville qui unit Flers, Annappes, Ascq et de nouveaux quartiers en chantier, la mention Villeneuve en Flandre sera repoussée pour mettre en avant la mémoire de ces hommes décimés. Ce sera Villeneuve d’Ascq…

A partir de 1943, un groupe de résistants constituent le groupe d’Ascq dont le chef est Paul Delecluse. Le but est de stopper l’avancée des trains de marchandises allemandes afin de favoriser le débarquement des alliés en Normandie. Le sabotage d’un aiguillage est prévu le soir du samedi 1er avril.  Mais c’est un train de jeunes soldats allemands qui s’interpose avant le train de marchandise visé.

Ma mère, alors âgée de 18 ans,  m’a raconté que ces jeunes soldats allemands avaient bu du champagne dans le train et étaient particulièrement énervés. Ils tirèrent à la mitraillette sur des hommes désarmés et se mirent à fracasser les portes des maisons afin d’en faire sortir les hommes. La porte de la petite maison de Berthe Oudart fut elle aussi enfoncée.

Berthe Oudart (née Hémaille, 1917/2001) n’oubliera jamais cette nuit d’horreur. Parfois, en proie à l’angoisse, elle m’appelait la nuit et je venais la rejoindre. Il faut dire que ce qui lui est arrivé est particulièrement traumatisant. Son jeune mari, Georges Oudart, avait eu une permission ce week-end du 1er et 2 avril pour rejoindre sa femme dans le Nord. Il était en camp de travail  dans le cadre du STO (Service du Travail obligatoire), en tant que menuisier (son métier) et Berthe Oudart me confia, avec une pointe de malice, qu’il fabriquait des cercueils pour les allemands tués au combat… Cette nuit-là, il est donc dans la petite maison de la rue Mangin et du joli sentier du Pinson. Il n’échappera pas au massacre. Berthe Oudart élèvera seule son fils Christian, en cousant pour ceux qui le lui demandaient.

Je voudrais associer à l’histoire  de Berthe Oudart celle de cette dame qui, à côté de moi, s’occupait d’une tombe d’un jeune homme, disparu lui-aussi à cette date. Il faut savoir que les  veuves de guerre ont demandé à avoir une sépulture personnelle pour entretenir le souvenir de leur époux. Personne n’a été  enterré sous le monument qui leur rend hommage… Cette dame m’a confié que son fiancé fut victime de la même absurdité que celle vécue par Georges Oudart. Son fiancé était venu, si mon souvenir est juste, de Roubaix à vélo. La mère de la jeune fille lui déconseilla de rentrer à vélo chez lui, en raison de dangers éventuels, et il dormit à Ascq. Il périt lui-aussi à l’occasion de ce massacre. Cette dame me confia qu’elle ne s’était jamais mariée, pas plus que Berthe Oudart ne s’est remariée.

Encore un peu d’histoires… Le 29 juin 1947, Charles de Gaulle est venu honorer de sa présence une commémoration du massacre. Si vous regardez de près la photo de la maison de Berthe Oudart, songez à l’amusement de Berthe qui racontait que la tête de Charles de Gaulle (deux mètres de hauteur) atteignait le niveau de la fenêtre du haut, nommée chien-assis…